OPÉRATION MAINS PROPRES : LE SÉNÉGAL DOIT ALLER JUSQU’AU BOUT

0
1791720281991

Appel à la responsabilité des forces vives, de la société civile, de la presse et de la jeunesse

Nous devons collectivement nous poser une question simple : que voulons-nous réellement pour notre pays ?

Nous affirmons tous notre attachement à la reddition des comptes, à la transparence, à la justice et à la bonne gouvernance. Nous reconnaissons tous que le Sénégal est un pays où tout reste à construire, malgré ses ressources minières, son potentiel économique et la qualité de ses ressources humaines, encore insuffisamment mobilisées.

Nous avons une jeunesse nombreuse, dont une partie peine à se projeter dans l’avenir, à revendiquer l’essentiel et à anticiper les mutations du monde. Nous avons un endettement important, des charges publiques incompressibles, des besoins sociaux considérables et des investissements productifs qui tardent à se concrétiser. Nous attendons des financements extérieurs alors que notre propre potentiel demeure insuffisamment valorisé.

Cette réalité, nous la connaissons et nous la vivons tous.

Dans ces conditions, la transparence ne peut être un slogan réservé aux périodes d’opposition. Elle doit devenir une exigence permanente de la République.

  1. Dépasser les réflexes partisans

Lorsque le Parlement met en œuvre, dans le cadre de ses compétences légales, des mécanismes de contrôle de l’utilisation de nos deniers publics, de nos politiques publiques et de notre patrimoine, nous devons juger ces initiatives à l’aune de leurs résultats.

Il serait irresponsable de disqualifier une commission d’enquête au seul motif qu’elle est composée de députés de Pastef. Il serait tout aussi irresponsable de considérer que toute personne issue de l’ancien régime doit nécessairement être mise en cause, ou que d’anciens compagnons politiques doivent être épargnés ou, au contraire, salis parce que les relations se sont détériorées.

La vérité n’a pas de parti. Les deniers publics n’appartiennent à aucune coalition. Le patrimoine de l’État n’est la propriété privée de personne.

Les commissions doivent travailler avec rigueur, indépendance dans la conduite de leurs investigations, respect des droits des personnes concernées et présomption d’innocence. Leurs conclusions doivent reposer sur des faits, des documents et des procédures vérifiables, non sur des règlements de comptes.

Nous devons exiger que leurs rapports soient établis, rendus publics lorsque la loi le permet et transmis aux autorités judiciaires compétentes lorsque des faits susceptibles de constituer des infractions sont relevés. Les autorités exécutives doivent, pour leur part, tirer les conséquences relevant de leurs compétences, dans le respect de la séparation des pouvoirs.

L’enjeu dépasse les intérêts d’un parti ou d’un régime. Il concerne la crédibilité de l’État et la confiance des citoyens.

  1. Notre patrimoine doit être connu avant d’être évalué

Prenons le patrimoine immobilier et foncier de l’État.

Avant même de discuter de son utilisation ou de sa cession, une question fondamentale s’impose : que possédons-nous exactement ?

Combien d’immeubles ? Combien d’appartements ? Combien d’hectares ? Où sont-ils situés ? Quels biens sont occupés, loués, affectés à des services publics, cédés ou en attente d’affectation ? À quelles conditions les transactions ont-elles été réalisées ? Quels biens restent dans le patrimoine public ?

Il faut commencer par un inventaire exhaustif, documenté et actualisé, puis examiner les actes de gestion, les procédures suivies, les prix pratiqués et les éventuelles irrégularités.

Cette démarche doit concerner le patrimoine bâti comme le patrimoine non bâti, le domaine foncier et les participations publiques, selon les régimes juridiques applicables.

Nous devons également faire toute la lumière sur les dossiers qui alimentent le débat public, qu’ils proviennent d’investigations journalistiques, de signalements citoyens ou de travaux parlementaires.

Les interrogations soulevées autour du dossier présenté dans le débat public sous l’expression « un étudiant, un ordinateur » méritent, elles aussi, des clarifications documentées : marchés, bénéficiaires, livraisons, paiements et conformité des procédures.

Aucun dossier ne devrait être écarté pour des raisons de convenance politique. Aucun ne devrait davantage être déclaré coupable avant l’établissement des faits.

  1. Élargir le contrôle sans le transformer en chasse aux sorcières

Le Parlement a ouvert un chantier qui ne doit pas se refermer au gré des controverses politiques ou de l’actualité médiatique.

Les investigations doivent pouvoir être approfondies et, lorsque les faits et les compétences légales le justifient, élargies aux autres dossiers d’intérêt public. Cela suppose une méthode, des priorités, des moyens et un calendrier.

Nous devons éviter qu’un nouveau sujet politique chasse le précédent, que les polémiques occupent l’espace public pendant quelques jours, puis que les conclusions se perdent dans les tiroirs.

Une enquête qui fait du bruit sans produire de conclusions exploitables ne suffit pas. Une enquête rigoureuse doit déboucher sur la vérité, la réparation lorsque celle-ci est possible et les suites judiciaires ou administratives appropriées.

La reddition des comptes ne doit être ni un spectacle ni un instrument de revanche. Elle doit être un processus institutionnel continu, fondé sur des preuves, des règles et des résultats vérifiables.

  1. L’ampleur du travail exige du courage et de la méthode

Notre histoire économique et financière nous rappelle les conséquences durables de la mauvaise gestion des ressources publiques.

Le déclin du chemin de fer, les difficultés historiques de notre système bancaire et les controverses relatives à la Caisse de péréquation doivent nous inciter à examiner les responsabilités, les mécanismes de contrôle et les leçons à tirer de ces expériences.

Lorsque des affaires anciennes ont donné lieu à des poursuites ou à des arrestations en nombre limité, cela ne dispense pas d’examiner sérieusement les dossiers, les preuves disponibles et les suites qui leur ont été réservées. La justice ne se mesure pas au nombre de personnes arrêtées, mais à sa capacité d’établir les faits, de juger équitablement et de faire exécuter les décisions.

Il serait naïf de sous-estimer la difficulté de la tâche. Dans les dossiers complexes, les responsabilités peuvent concerner plusieurs niveaux : responsables politiques, administrations, opérateurs économiques et intermédiaires. Les enquêtes peuvent également rencontrer des obstacles institutionnels, procéduraux ou documentaires.

Mais aucune fonction, aucun titre, aucune proximité politique, aucune notabilité ne doit conférer une immunité de fait en dehors des protections prévues par la loi.

En revanche, aucune appartenance professionnelle, politique, religieuse ou sociale ne peut suffire à établir une culpabilité.

Ce que nous réclamons, ce n’est pas une justice contre des personnes. C’est une justice pour la République.

  1. Appel aux forces vives et à la jeunesse

J’en appelle à la responsabilité de tous : citoyens, organisations de la société civile, journalistes, universitaires, professionnels du droit, acteurs économiques, responsables religieux et coutumiers, syndicats et organisations de jeunesse.

Notre rôle n’est pas de désigner des coupables sur les réseaux sociaux, de propager des accusations non vérifiées ou de choisir les dossiers en fonction de nos sympathies.

Notre rôle est de maintenir une pression citoyenne constante pour que les enquêtes aboutissent, que les rapports soient produits, que les conclusions accessibles au public soient publiées et que les autorités compétentes donnent les suites prévues par la loi.

La presse doit poursuivre son travail d’investigation avec professionnalisme. La société civile doit demander des comptes sans se substituer à la justice. Les citoyens doivent exiger des résultats sans céder à la manipulation. La jeunesse, surtout, doit comprendre que la lutte pour son avenir ne se limite ni aux affrontements politiques ni aux alternances électorales.

Elle concerne aussi la protection de chaque franc public, de chaque hectare de terre, de chaque bâtiment, de chaque entreprise publique et de chaque investissement destiné à son éducation, à sa santé, à son emploi et à son émancipation.

Le bien public est notre patrimoine commun. Sa protection est une responsabilité collective.

  1. Sanctionner les fautes, récupérer les biens et corriger les procédures

Notre objectif ne doit pas être seulement de découvrir les irrégularités passées. Il faut aussi prévenir leur répétition.

Lorsque des fautes sont établies, les sanctions prévues par la loi doivent être appliquées. Lorsque des détournements ou des préjudices sont démontrés, les mécanismes légaux de recouvrement et de réparation doivent être mobilisés. Lorsque des procédures se révèlent défaillantes, elles doivent être réformées.

Il faut également renforcer les contrôles internes, la traçabilité des opérations, l’accès à l’information publique et l’évaluation des politiques publiques.

Nous devons pouvoir mesurer ce que l’État possède, ce qu’il dépense, ce qu’il produit et ce qu’il doit à la collectivité.

L’argent récupéré, les économies réalisées et les pratiques corrigées doivent contribuer à financer nos priorités : formation, emploi, santé, agriculture, industrialisation, infrastructures et valorisation de nos ressources.

C’est ainsi que la reddition des comptes cessera d’être un débat sur le passé pour devenir un investissement dans l’avenir.

  1. Ne ratons pas cette occasion de refonder nos pratiques

Le Sénégal ne peut durablement construire son avenir sur la défiance, l’impunité supposée, les accusations réciproques et l’alternance des règlements de comptes.

Nous avons besoin d’une opération de transparence et d’assainissement qui ne s’arrête ni aux frontières d’un régime ni aux intérêts d’une génération politique.

Elle doit aller jusqu’au bout des faits, dans le respect de la loi et des droits de chacun. Elle doit établir les responsabilités individuelles, préserver les institutions et corriger les failles qui ont rendu possibles les éventuelles dérives.

Le véritable test sera notre capacité collective à accepter les conclusions, y compris lorsqu’elles dérangent notre propre camp, et à laisser la justice travailler sans pression partisane.

Si nous voulons léguer un pays mieux administré à nos enfants, nous devons rompre avec la banalisation de la prévarication, le gaspillage des ressources et l’appropriation privée du bien commun.

Servir l’État sans se servir. Préserver le patrimoine national. Rendre compte de chaque responsabilité exercée. Voilà le contrat moral que nous devons désormais imposer à la vie publique.

Je ne désigne personne. Je ne cherche à salir personne. Je ne cherche à détruire personne.

Le Républicain libre que je suis entend simplement rappeler une exigence : nul ne doit être condamné sans preuve, mais nul ne doit être protégé contre la vérité.

Allons jusqu’au bout. Pour la justice, pour l’équité, pour la transparence et pour les générations d’aujourd’hui et de demain.

Thierno lo
Le Républicain Libre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *