LA SOLITUDE DU JUGE
Ce que m’a appris Ousmane Camara
Je voudrais commencer par saluer avec respect le Président Ousmane Camara, ancien Président du Conseil d’État et premier Médiateur de la République du Sénégal.
Il y a des rencontres qui ne durent parfois qu’un moment, mais dont l’enseignement vous accompagne pendant des années.
Je garde ainsi le souvenir d’un jour où, après une de mes interventions sur Walf TV, le Président Ousmane Camara m’avait fait venir chez lui.
Lors de ce débat, j’avais contesté le recours que nous avions alors à des constitutionnalistes étrangers pour venir à Dakar nous expliquer notre propre Constitution. À l’époque, sous Abdoulaye Wade, avec notamment l’intervention d’Idrissa Seck, des spécialistes comme Guy Carcassonne et d’autres constitutionnalistes étaient sollicités pour éclairer nos débats.
Ma position était claire : je ne contestais ni leur compétence ni leur savoir. Je posais une question de souveraineté intellectuelle et républicaine :
Pourquoi le Sénégal, qui possède des juristes, des magistrats, des universitaires et des constitutionnalistes de grande qualité, devrait-il toujours avoir besoin d’experts venus d’ailleurs pour comprendre ou interpréter sa propre Constitution ?
Je renvoyais donc la question aux cinq sages qui composaient alors le Conseil constitutionnel.
Et je le faisais dans un contexte particulièrement difficile, malgré ce que je ressentais comme une véritable terreur du moment.
Ma conviction était,et demeure,que lorsque nous avons une institution constitutionnelle, il faut lui faire confiance. Et lorsque nous avons des sachants nationaux, il faut leur donner la responsabilité de produire notre propre pensée juridique.
C’est à la suite de cette intervention que le Président Ousmane Camara m’avait reçu.
Notre conversation m’avait marqué. Et, à la fin de notre échange, il m’avait remis son livre :
Mémoires d’un juge africain : Itinéraire d’un homme libre.
Aujourd’hui, en revenant sur cet ouvrage, je comprends encore mieux pourquoi ce livre m’avait été remis.
LA SOLITUDE DU JUGE
Ousmane Camara parle d’une réalité que le citoyen ne mesure pas toujours : la solitude du juge lorsqu’il doit décider.
Le juge ne peut pas décider parce qu’il connaît quelqu’un.
Il ne peut pas décider parce qu’une personne est puissante.
Il ne peut pas décider parce que l’opinion publique attend de lui une certaine réponse.
Il doit décider selon le droit, les faits et sa conscience.
C’est cette exigence qui donne tout son sens à la notion de solitude du juge.
Dans ses mémoires, Ousmane Camara raconte plusieurs situations où sa fonction de magistrat le plaçait face à des personnes qu’il connaissait personnellement. Les sources qui reprennent son récit évoquent notamment « le cas d’un ancien maître d’école venu défendre son fils devant la justice ». Mediapart
C’est là que se révèle la véritable difficulté de la fonction judiciaire.
Comment juger celui que l’on connaît sans laisser la connaissance influencer le jugement ?
Comment rester humain sans devenir complaisant ?
Comment rester juste sans devenir insensible ?
C’est toute la grandeur mais aussi toute la difficulté du métier de juge.
Une phrase rapportée de ses mémoires résume admirablement cette philosophie : le juge doit prendre ses décisions « dans le silence et la solitude », tout en gardant à l’esprit qu’il juge ses semblables et qu’il ne siège pas « comme Dieu au Ciel ». Mediapart
Cette phrase devrait être méditée bien au-delà du monde judiciaire.
Car la République repose sur une idée simple : chacun doit accepter qu’une institution puisse décider autrement que ce qu’il souhaite.
Le juge doit être libre.
Mais cette liberté ne signifie pas qu’il puisse décider selon son bon vouloir. Elle signifie qu’il doit pouvoir appliquer le droit sans subir la pression du pouvoir, de l’argent, des relations personnelles, de la rue ou des réseaux sociaux.
C’est pourquoi l’indépendance du juge n’est pas un privilège accordé au magistrat.
C’est une protection accordée au citoyen.
Lorsque le citoyen entre dans un tribunal, il doit pouvoir se dire :
Je ne connais peut-être pas le juge.
Je ne connais peut-être pas ceux qui seront en face de moi.
Mais je dois pouvoir croire que la décision sera prise selon le droit.
Voilà pourquoi la solitude du juge est finalement une question qui concerne toute la République.
Et c’est aussi pourquoi je reste attaché à cette conviction qui m’avait conduit, ce jour-là sur Walf TV, à renvoyer la question à nos cinq sages :
Faisons confiance à nos institutions.
Faisons confiance à nos sachants.
Construisons notre propre pensée.
Et surtout, donnons à ceux qui ont la charge de juger la liberté nécessaire pour assumer leur responsabilité.
Le livre d’Ousmane Camara m’avait été remis ce jour-là.
Des années après, il continue de me rappeler une chose essentielle :
Servir la République, c’est parfois accepter la solitude de la décision, mais ne jamais être seul devant sa conscience.
Thierno lo
Le Républicain Libre
