QUAND LES MŒURS ÉCLIPSENT LA PENSÉE
J’ai écouté tout à l’heure Tariq Ramadan parler de Cheikh Hamidou Kane. Cela m’a ramené à mes propres lectures.
J’ai lu plusieurs écrits de Tariq Ramadan, parfois pendant des nuits entières. Ce qui m’a toujours frappé, au-delà des débats qu’il peut susciter, c’est sa hauteur intellectuelle, sa capacité d’analyse et la richesse de sa production.
Et je me suis demandé : que devient une œuvre lorsque la question des mœurs vient prendre le dessus sur la pensée ?
C’est là le véritable sujet de ma réflexion.
Je ne veux évidemment ni légitimer des comportements répréhensibles, ni minimiser les violences sexuelles, ni être complice de ceux qui en ont été victimes. Lorsqu’une violence est avérée, elle doit être reconnue, condamnée et sanctionnée.
Mais il existe une autre question, que nous devons avoir le courage de poser.
Une personne peut-elle être définitivement réduite à une affaire de mœurs, au point que toute sa production intellectuelle, professionnelle ou artistique soit effacée ?
L’exemple de DSK me revient également à l’esprit. Sans revenir ici sur les faits ni porter de jugement sur les responsabilités, on ne peut ignorer les conséquences qu’une affaire de mœurs peut avoir sur une trajectoire, une réputation et une carrière.
Le problème devient encore plus complexe lorsque nous sommes dans l’incertitude, dans l’accusation, dans le soupçon ou dans des faits qui n’ont pas été judiciairement établis.
Notre époque, avec les réseaux sociaux, transforme parfois très rapidement le soupçon en condamnation.
Alors, comment trouver le juste équilibre ?
Protéger les victimes, oui.
Condamner les violences avérées, évidemment.
Mais respecter aussi la présomption d’innocence, la recherche de la vérité et la possibilité de regarder une œuvre pour ce qu’elle apporte.
Il ne s’agit pas d’excuser.
Il s’agit de réfléchir.
Car derrière chaque carrière brisée, chaque réputation détruite ou chaque œuvre reléguée dans l’ombre, il y a aussi une question de société :
sommes-nous capables de distinguer l’homme de son œuvre, la faute du soupçon, les faits établis de la rumeur, et la justice du tribunal de l’opinion ?
C’est ce débat que je voudrais susciter.
Pas pour absoudre.
Pas pour condamner.
Mais pour réfléchir.
Thierno lo
Le Républicain Libre
