INONDATIONS AU SÉNÉGAL : NOUS AVONS BESOIN D’UNE ÉVALUATION, PAS SEULEMENT D’UN BILAN OPÉRATIONNEL !
Monsieur le Ministre Cheikh Tidiane Dièye, après chaque hivernage, nous devons savoir ce que nous avons fait, mais surtout ce que nous avons définitivement résolu.
Votre présentation du bilan de l’hivernage 2026 fait état de 594 kilomètres de réseaux curés et de 547 sites de pompage mobilisés. Ces opérations sont nécessaires et les efforts des équipes de terrain méritent d’être reconnus. Vous annoncez également un programme de renforcement de la résilience contre les inondations dont l’enveloppe présentée s’élève à 921 milliards de FCFA.
Mais une question fondamentale demeure : qu’avons-nous réellement changé pour que les mêmes populations ne revivent pas, chaque année, les mêmes souffrances ?
Car il faut distinguer trois exercices : le bilan des opérations réalisées, l’évaluation des résultats obtenus et la programmation des investissements futurs. Ces trois exercices sont complémentaires, mais ils ne se confondent pas.
Le curage des caniveaux, le pompage des eaux, la mobilisation des camions hydrocureurs et l’entretien des ouvrages relèvent de la gestion opérationnelle. Ils permettent de répondre aux urgences. Ils ne constituent pas, à eux seuls, une solution durable au problème des zones structurellement inondées.
Quant aux milliards annoncés pour les prochaines années, ils appellent une exigence de transparence : quels résultats précis devons-nous en attendre ? Quels sites seront définitivement traités ? Selon quel calendrier ? Avec quels indicateurs de performance ? Et comment éviter de financer, encore et encore, les mêmes opérations sans réduire suffisamment la vulnérabilité des populations ?
Monsieur le Ministre, où en sommes-nous dans l’application des solutions structurelles, notamment celles qui concernent le déplacement et le relogement des populations installées dans les zones durablement inhabitables ?
En 2005, lorsque j’avais la responsabilité du département de l’Environnement et de la Protection de la nature, cette problématique était déjà au cœur de nos préoccupations. Le président Abdoulaye Wade avait compris l’importance d’une réponse dépassant la seule évacuation des eaux, notamment à travers le Plan Jaxaay.
Il ne s’agit pas de prétendre que toutes les situations sont identiques, ni que le relogement constitue partout l’unique solution. Il s’agit de reconnaître que, dans certains sites, aucune politique d’assainissement ne peut être pleinement efficace sans traiter simultanément les contraintes topographiques, hydrogéologiques, urbanistiques et humaines.
ÉCOUTONS AUSSI CEUX QUI ONT DES SOLUTIONS TECHNIQUES À PROPOSER
Je voudrais, à ce propos, attirer votre attention sur les travaux du professeur Papa Goumba Lo, spécialiste qui a notamment analysé la problématique des Niayes et des zones vulnérables aux inondations.
La stratégie d’aménagement des Niayes publiée en octobre 2021 rappelle l’influence de la remontée du niveau marin et des nappes sur l’écoulement des eaux. Elle souligne également les limites du pompage lorsque l’eau ne peut être rejetée vers des bassins adaptés.
Parmi les pistes techniques évoquées par le professeur figurent notamment :
- l’aménagement d’un canal principal d’environ 30 kilomètres entre le lac Thiourour et le lac Tamna ;
- la mise en place de stations solaires dans des zones de stockage, d’épuration ou de collecte ;
- la réhabilitation du lac de Mbeubeuss, associée à une solution de traitement et de valorisation des déchets.
Ces propositions méritent une étude technique approfondie, une évaluation économique et environnementale, ainsi qu’une vérification de leur faisabilité avant toute décision d’investissement.
Je vous recommande donc, Monsieur le Ministre, de travailler en synergie avec votre collègue chargé de l’Environnement. J’irai même plus loin : le Sénégal gagnerait à examiner l’opportunité d’une meilleure intégration institutionnelle de l’Hydraulique, de l’Assainissement, de l’Environnement et de l’Urbanisme, afin de renforcer la cohérence des politiques publiques et la responsabilité dans leur mise en œuvre.
L’eau ne connaît pas les frontières administratives entre ministères. L’urbanisation, l’occupation des sols, les déchets, la remontée des nappes et le changement climatique interagissent. Notre organisation publique doit en tenir compte.
UNE PROPOSITION : PASSER DE LA GESTION RÉPÉTITIVE À LA RÉSOLUTION DURABLE
Je propose que le Gouvernement publie une véritable évaluation nationale des inondations, site par site, faisant apparaître :
- Les zones durablement sécurisées et celles qui restent vulnérables.
- Les investissements engagés, leur coût et les résultats mesurables obtenus.
- Les zones nécessitant des ouvrages structurants, une restauration des espaces naturels ou, lorsque cela est indispensable, un relogement accompagné.
- Un calendrier pluriannuel de traitement des sites prioritaires, avec des responsabilités clairement établies.
- Un mécanisme de suivi public permettant aux citoyens de vérifier, chaque année, les progrès réalisés.
Il faut également associer les experts, les collectivités territoriales, les services techniques, les populations concernées et tous ceux dont l’expérience peut contribuer à des solutions pertinentes.
Je vous passe donc volontiers la parole, Monsieur le Ministre, mais je souhaite surtout que nous ouvrions davantage le débat aux sachants. Dans toute chose, il faut écouter et associer ceux qui savent.
Le politique fixe les orientations, l’administration garantit la régularité des procédures, les techniciens étudient et réalisent, les gestionnaires assurent l’entretien et les contrôleurs vérifient les résultats. Chacun doit pouvoir exercer pleinement sa responsabilité.
MON CRI DU CŒUR
Monsieur le Ministre, notre pays a d’immenses défis et des ressources financières limitées. Chaque milliard investi doit nous rapprocher d’une solution durable.
Arrêtons de dépenser des milliards dans les eaux sans mesurer suffisamment ce que nous avons définitivement résolu. Passons des dépenses répétitives aux investissements productifs, de l’urgence permanente à l’anticipation, et du bilan des moyens à l’évaluation des résultats.
Les populations ne nous demandent pas seulement combien de pompes nous avons mobilisées, combien de kilomètres de canalisations nous avons curés ou combien de milliards nous allons investir demain.
Elles veulent savoir si, demain, elles pourront dormir tranquillement lorsqu’il pleuvra.
C’est à cette question que notre action publique doit répondre.
La République ne doit pas seulement gérer les inondations. Elle doit s’organiser pour que les mêmes citoyens ne soient pas condamnés à les subir indéfiniment.
Thierno lo / Le Républicain Libre
Ancien Ministre de l’Environnement et de la Protection de la Nature
Sous la présidence d’Abdoulaye Wade (2005-2007)
