DE LA « MAJORITÉ D’IDÉES » AU CHANGEMENT DE PARADIGME

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À mon aîné et ami Abdou Fall

J’ai lu avec beaucoup d’attention la réflexion de mon aîné et ami Abdou Fall sur la nécessité de construire une « majorité d’idées » pour préparer une nouvelle étape de la vie politique nationale.

Je partage profondément son refus d’une forme de retraite qui consisterait, pour ceux qui ont servi l’État, à regarder indifférents le pays évoluer, avec ses espoirs, ses difficultés et ses incertitudes. Nous avons servi le Sénégal avec loyauté, sans nous servir, et notre devoir n’est certainement pas de nous détourner de ce qui se passe dans notre pays.

Mais précisément parce que nous avons été aux responsabilités, je crois que nous devons aller plus loin.

Nous devons avoir le courage d’un diagnostic profond, lucide et sans complaisance, y compris sur nous-mêmes.

Car le Sénégal ne manque ni de concepts, ni de coalitions, ni de cercles de réflexion.

Depuis des décennies, nous parlons de majorité présidentielle, de majorité élargie, de majorité d’idées, d’entrisme, d’alliances, de compromis, d’union des forces vives, de rassemblement républicain.

Et pourtant, à force de changer les appellations sans changer les pratiques, nous avons souvent donné le sentiment de pédaler dans la choucroute.

Les mêmes hommes se retrouvent autour des mêmes concepts, avec parfois les mêmes méthodes et, au bout du compte, les mêmes déceptions.

Il faut donc poser une question beaucoup plus dérangeante : qu’avons-nous réellement appris de nos alternances successives ?

L’alternance ne suffit plus

Notre histoire politique récente est instructive.

Abdoulaye Wade est arrivé au pouvoir avec une formidable aspiration au changement. Il a ensuite engagé une politique ambitieuse d’infrastructures qui a profondément transformé le visage du pays. Mais il avait également mené son combat politique sur d’autres terrains, notamment celui des libertés et de l’expression plurielle.

Macky Sall a, lui aussi, incarné une rupture politique à la suite d’une expérience de victimisation au sein du régime qu’il avait servi. Il a bénéficié d’un contexte où il apparaissait comme le candidat utile face à un pouvoir confronté à la question du troisième mandat et face à une forte aspiration au changement.

Une fois élu, il a porté le Plan Sénégal Émergent, avec des réalisations considérables, notamment dans les infrastructures et la transformation du visage de Dakar. Mais ces réalisations ont également ouvert des débats légitimes sur leur coût, leur pertinence, leur soutenabilité et leur articulation avec notre économie productive.

Puis est venue l’ère du binôme Diomaye-Sonko.

Elle n’est pas née de rien.

Elle a bénéficié d’un profond sentiment de frustration sociale, de victimisation, de rejet des pratiques politiques traditionnelles, de populisme, de slogans et d’une stratégie dont le principe semblait parfois être que tous les moyens étaient bons pour prendre le pouvoir.

Et cela a fonctionné.

Pourquoi ?

Parce qu’une partie importante de nos concitoyens ne vote plus nécessairement pour un programme économique, industriel ou sectoriel.

Mais peut-on leur en faire entièrement le reproche ?

Encore faut-il leur proposer des programmes lisibles, crédibles et suffisamment concrets pour qu’ils puissent les comparer.

Trop souvent, dans notre pays, on cherche d’abord à conquérir le pouvoir pour réfléchir ensuite à ce que l’on va en faire.

C’est l’inverse qu’il faudrait faire.

Le véritable déficit est celui du projet

Notre problème fondamental n’est donc pas seulement celui des alternances.

C’est celui de l’absence de continuité dans la construction d’un projet national de long terme, fondé sur des politiques publiques clairement définies, évaluables et ajustables.

Quelles sont aujourd’hui les grandes politiques sectorielles du Sénégal que nous pouvons véritablement évaluer ?

Quelle est notre politique industrielle sur vingt ans ?

Quelle est notre politique agricole et agro-industrielle ?

Quelle politique de transformation de nos matières premières ?

Quelle politique monétaire et financière au service de notre développement ?

Quelle stratégie pour nos PME et notre secteur informel ?

Quelle politique énergétique à l’horizon de nos ressources gazières et pétrolières ?

Quelle politique de formation professionnelle adaptée aux besoins réels de notre économie ?

Quelle politique d’aménagement du territoire permettant de faire émerger plusieurs pôles économiques ?

Quelle stratégie pour conquérir les marchés africains et sous-régionaux ?

Nous connaissons pourtant nos potentialités.

Nous avons des cadres compétents dans presque tous les domaines.

Nous avons des ressources minières et énergétiques.

Nous avons des terres.

Nous avons une position géographique exceptionnelle.

Nous avons une jeunesse nombreuse.

Nous avons une histoire, une culture et une expérience démocratique.

Et surtout, nous connaissons nos problèmes.

Alors pourquoi continuons-nous à nous comporter comme si le principal problème du Sénégal était de savoir quelle nouvelle coalition politique nous allons créer ?

Les « sachants » doivent retrouver leur place

Il existe également un problème que nous devons avoir le courage de regarder en face : nous avons progressivement éloigné du débat public une partie de ceux qui savent.

Les « sachants » ne sont pas nécessairement des hommes politiques.

Ils sont ingénieurs, agronomes, économistes, enseignants, entrepreneurs, industriels, financiers, médecins, techniciens, chercheurs, administrateurs, ouvriers qualifiés, artisans, professionnels du numérique, spécialistes de l’énergie, des transports ou de l’aménagement.

Ils ont parfois une expertise considérable mais ne font pas de politique.

Pourquoi faudrait-il qu’ils deviennent militants pour que leur compétence soit entendue ?

Un État moderne ne peut pas être gouverné uniquement par des militants.

La politique doit donner une direction. Mais l’expertise doit permettre de construire les solutions et d’en mesurer les résultats.

C’est là que l’évaluation prend tout son sens.

Mais, mon cher Abdou, on ne peut évaluer sérieusement que ce qui a été préalablement défini.

On ne peut évaluer une politique agricole que s’il existe une véritable politique agricole.

On ne peut évaluer une politique industrielle que si nous avons clairement défini nos priorités industrielles.

On ne peut évaluer une politique énergétique que si nous avons fixé des objectifs, des moyens, des échéances et des indicateurs.

L’évaluation ne doit donc pas être un mot de plus dans notre vocabulaire politique.

Elle doit devenir une culture de gouvernement.

La question essentielle : quel citoyen et quel serviteur de l’État voulons-nous former ?

C’est ici que je me sépare peut-être le plus nettement de la logique de la seule « majorité d’idées ».

Pour moi, le problème est encore plus profond.

Quel type de citoyen voulons-nous construire ?

Et quel type de serviteur de l’État notre pays doit-il former ?

Nous avons besoin d’une véritable politique de conscientisation citoyenne.

L’école ne doit pas seulement transmettre des connaissances.

Elle doit aussi former au travail, à la responsabilité, au respect de l’État, à la discipline collective, à la tolérance, au mérite et à l’intérêt général.

Notre jeunesse ne doit pas être simplement mobilisée pour remplir les meetings, occuper les réseaux sociaux ou servir de force électorale.

Elle doit être formée, encadrée, responsabilisée et préparée à prendre progressivement la relève.

Mais attention : la relève générationnelle ne signifie pas remplacer automatiquement l’expérience par la jeunesse.

La jeunesse n’est pas une compétence en soi.

L’âge ne dispense ni de la formation, ni de l’humilité, ni de l’expérience, ni de la connaissance des dossiers.

La véritable relève doit conjuguer jeunesse, compétence, expérience, éthique et humilité.

Il ne faudrait pas que ceux qui ont été utilisés hier comme escaliers pour accéder au pouvoir soient demain remplacés par d’autres jeunes utilisés de la même manière.

Le Sénégal mérite mieux que cela.

Il faut changer de paradigme

Nous avons beaucoup réfléchi.

Nous avons beaucoup produit de concepts.

Nous avons créé beaucoup de cadres de réflexion.

Nous avons beaucoup parlé de rassemblement.

Il est désormais temps de passer de la réflexion à la construction et de la construction à l’action.

Le changement que le Sénégal attend ne peut pas être une simple association de concepts politiques.

Il doit être un changement de paradigme.

Il doit commencer par une évaluation honnête de notre histoire récente, y compris de nos propres responsabilités.

Il doit identifier ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné, ce qui a été abandonné trop vite et ce qui doit définitivement disparaître.

Il doit définir les grandes politiques publiques du pays sur le long terme.

Il doit produire des programmes précis, chiffrés, évaluables et compréhensibles par le citoyen.

Il doit créer les conditions d’une véritable industrialisation.

Il doit transformer notre agriculture.

Il doit préparer notre économie aux mutations technologiques et à l’intelligence artificielle.

Il doit faire de notre jeunesse une force productive et citoyenne.

Il doit réhabiliter le travail et le mérite.

Il doit renforcer la compétence de l’État.

Il doit réconcilier la politique avec l’intérêt général.

Et surtout, il doit permettre au citoyen de voter demain sur des projets et des résultats, plutôt que sur des slogans, des émotions, des clivages, des personnes ou des promesses.

Construire avant de conquérir

Mon cher Abdou, je partage donc ton appel au dialogue et au rassemblement.

Je partage ton idée que les expériences accumulées au cours des différentes séquences politiques constituent un capital national qui ne doit pas être gaspillé.

Mais je crois que nous devons aller au-delà d’une nouvelle recomposition de l’opposition autour des mêmes acteurs et des mêmes mécanismes.

Avant de construire une majorité électorale, construisons une majorité de conviction.

Avant de parler de majorité de gouvernement, construisons un projet de gouvernement.

Avant de chercher les hommes qui porteront ce projet, définissons ce que nous voulons faire du Sénégal.

Et avant même cela, posons-nous la question fondamentale :

quel Sénégal voulons-nous laisser à nos enfants ?

Ce n’est qu’à partir de là que les alliances, les convergences et les regroupements politiques prendront leur véritable sens.

L’enjeu n’est donc pas de restaurer le passé.

Il n’est pas non plus de rejeter systématiquement ceux qui ont gouverné hier.

Il est de mettre l’expérience au service d’un projet nouveau, de faire dialoguer les générations, de faire entrer les compétences dans la décision publique et de replacer l’intérêt général au-dessus des intérêts de partis, de personnes ou de clans.

Nous ne devons plus chercher simplement qui va gouverner le Sénégal.

Nous devons d’abord déterminer comment le Sénégal doit être gouverné et pour quel projet de société.

C’est à cette condition seulement que nous pourrons passer de l’alternance à l’alternative, et de l’alternative à une véritable transformation durable du pays.

Nous avons assez réfléchi.

Il faut maintenant agir.

Et agir autrement.

Thierno lo
Le Républicain Libre

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